Robba
 



Résister au nom du vivant avec A Rimigna



Le collectif A Rimigna qui rassemble des associations vouées de la protection du vivant organisait le 29 mars son 3° rassemblement au Pont d’Altiani, aux bords du Tavignanu, qui fut et reste un des principaux moteurs de mobilisation. Nous avons décidé de publier dans Robba leur prise de parole qui lie défense du vivant et défense d’un état de droit dans un appel à résister à un air du temps impatient de déconstruire notre pacte social.



Tonì Casalonga, 2006
Tonì Casalonga, 2006
Notre dernier rassemblement remonte à 2023. C’était il y a deux ans.
Sur l’affiche qui appelait à s’y retrouver, il y avait écrit « Célébrer le vivant » Aujourd’hui, on appelle à résister. C’est qu’il s’en est passé des choses en deux ans !

Di pettu à un mondu scimitu

Ces choses, on les connaît et on les subit tous : le recul dramatique à tous les niveaux des politiques qui visent à contenir le réchauffement climatique et à lutter contre la perte de la biodiversité ; la guerre en Ukraine ; l’appel de Trump à « forer, forer, forer » ; l’alliance avec Poutine pour pouvoir exploiter les terres rares ; les massacres à Gaza ; les morts en Méditerranée ; la montée des populismes en Europe. Cette brève liste des évènements traumatiques mondiaux n’est pas exhaustive et n’établit pas de classement. Elle est juste terrible et terriblement anxiogène. Le voilà le monde d’après ! Le même en bien pire.
Plus près de nous, les nouvelles ne sont pas plus rassurantes. Les attaques contre l’office français de la biodiversité et l’agence Bio - repoussées mais jusqu’à quand ? le démantèlement de l’ONF, de l’hôpital et de l’école ; la dette, l’insécurité gouvernementale, la défiance envers les élus de tous bords.
Et en Corse, oh figlioli ! comment ne pas s’indigner de  l’autorisation donnée au Syvadec de commencer les travaux du centre de tri de Monte sur un Espace Stratégique Agricole (ESA), un site agricole protégé ? De l’inefficacité dans la mise en œuvre du tri des déchets ? De la timidité des politiques sur la préservation du site de Scandola ? De l’autorisation renouvelée aux énormes bateaux de croisière dans la baie d’Ajaccio qui détruisent le vivre ensemble de la ville et les fonds marins ? De la spéculation immobilière qui pénalise les habitants de l’île qui ne peuvent plus se loger ? Des ventes de grands domaines viticoles à des investisseurs plutôt qu’à des agriculteurs ? De la campagne diffamatoire sur les réseaux sociaux contre U Levante et Le Garde  ? Et de la multiplication des actes de vandalisme et des assassinats.
Six depuis le 1er janvier. L’avant-dernier en date étant celui de Pierre Alessandri, membre du syndicat paysan Via Campagnola, « le lanceur d’alertes » comme le nomme le collectif Anticor qui dénonçait les dérives de certains agriculteurs, les abus à la prime à la vache puis à la prime à surface, la divagation animale…
Il ne s’agit pas de mettre tout dans le même sac mais de prendre acte et conscience de la spirale mortifère qui nous aspire dans son vortex. Car ce qui, dans tous les cas est menacé, c’est le vivant. Tout le vivant. Humains, animaux, arbres, fleuves et rivières. Le vivant dans sa globalité et sa merveilleuse diversité au mépris des arrêtés des cours de justice internationales, de l’ONU, de la déclaration des droits de l’homme, des connaissances scientifiques sur le climat, la santé, l’alimentation.

Resiste, ié !

Comment résister à cette déferlante mortelle qui touche autant les humains que les non humains, menaçant notre santé physique et mentale et les milieux de vie, tant urbains que ruraux ?
Tous les collectifs et les associations présentes ici le font avec une patience et un acharnement qui méritent d’être grandement salués. Toutes et tous militent avec courage pour des pratiques qui vont à contre-courant des modèles que le néo-libéralisme nous impose, tous basés sur une croissance et une consommation infinies qu’ils savent pourtant impossibles mais qu’ils poursuivent, dans le mépris le plus total des vivants qu’ils écrasent au passage. Les plus forts survivront. L’avenir appartient aux riches.
Il y a aussi toutes celles et ceux qui agissent dans leur coin, dans leur village, leur commune. On en connaît tous, des gens biens, mais les colibris ne réussiront pas à abattre le monstre. Ça, on pouvait encore y croire, il n’y a pas si longtemps, quand nous appelions à « célébrer le vivant ». Si célébrer - et en Corse, Dieu sait pourtant qu’on aime célébrer -  était efficace nous serions bien plus nombreux aujourd’hui…
Car il faut bien le reconnaître nos paroles et nos actes restent inaudibles au grand nombre. Déni ? Peur ? Sidération ? Fatalisme ? Sentiment d’impuissance ?  Résignation ? Sans doute un peu de tout ça. Mais pas seulement… 
Il y a aussi de notre part une grande difficulté à sortir de nos prés carrés, de nos zones de confort, de l’entre-soi pour articuler toutes ces problématiques les unes avec les autres ; et c’est vrai, c’est difficile. Peut-être ici plus qu’ailleurs, compte tenu de notre petit nombre à vivre sur cette île et de fiertés mal placées. Difficile de faire émerger des alliances et des coalitions pour permettre aux savoirs et aux pratiques de se croiser, aux compétences de s’enrichir mutuellement. Difficile de décloisonner les approches.

Ma cumu ?

Résister au nom du vivant donc. Qu’est-ce que cela implique concrètement ? 
Tout d’abord de ne pas se contenter de manifester nos indignations et nos mécontentements sur les réseaux sociaux, l’invention la plus géniale pour défaire ce qui fait société en apaisant nos bonnes consciences. L’ « engagement », selon le terme consacré du marketing s’y mesure au nombre de partages, de likes et de commentaires ; et c’est cet engagement-là qui fait remonter les publications dans nos fils d’actualités, au milieu de tous les contenus sponsorisés qui nous invitent à consommer des biens inutiles et du bien-être individuel. Ne laissons pas les algorithmes dévorer nos engagements. Ils bouffent déjà tant de notre temps !
Non, résister implique que les corps se rencontrent. Nécessite de former des grappes humaines pour récolter les vendanges. Résister au nom du vivant, c’est mettre en commun des sujets, des causes qui nous tiennent à cœur et les nourrir chacun, chacune de nos compétences, expérimenter des formes et des pratiques, organiser des croisements, bref faire véritablement réseau. Aujourd’hui que nous sommes là profitons-en !
 Ce site, le pont d’Altiani, nous l’avons choisi il y a quatre ans en référence à la lutte que mène le collectif Tavignanu Vivu pour défendre le milieu de vie dont il est le berceau. La déclaration des droits du fleuve et la lutte pour sa reconnaissance juridique ont donné l’idée à quelques-uns d’entre nous de travailler sur la création d’une fédération des fleuves corses…
Dans ces temps sombres, rêver n’est pas interdit, bien au contraire, c’est ce qui peut nous sauver ! La Corse décrite comme l’île aux mille sommets est aussi celle des mille vallées. Les fleuves et les rivières irriguent son grand corps, comme le sang irrigue nos veines. Faire progresser cette idée, la concrétiser nécessite de multiples compétences et énergies.
 
Le meurtre de Pierre Alessandri assassine l’idée d’une Corse à la recherche de sa souveraineté alimentaire, de cette Corse qui alimente nos nostalgies, nos rêves d’avenir, la Corse laboratoire d’un monde meilleur et dont nous nous éloignons de plus en plus. Il révèle au grand jour les projets à l’œuvre. C’est le deuxième meurtre de trop. Nous pensons évidemment aussi à Chloé. Même si bien sûr, tous sont de trop ! N’acceptons pas cette banalisation des violences. Elles nous concernent tous. Comment susciter l’engagement non algorithmique de la société civile ? A chaque assassinat, ne devrions-nous pas faire Isula Morta ?
Au pire moment des règlements de compte entre les divers camps nationalistes, en 1995, les femmes publient « le Manifeste pour la vie  » et obtiennent le soutien de plusieurs milliers de femmes, toutes origines confondues. En 1998, après l'assassinat du Préfet Erignac, elles réunissent 40 000 personnes dans les rues d’Ajaccio et de Bastia, pour signifier « leur rejet de la violence et leur adhésion aux valeurs de l’Etat de droit. »
Aujourd’hui et demain plus encore, résister au nom du vivant c’est se battre pour la défense des droits humains et de la nature. Ils sont devenus indissociables, car quand l’un est attaqué, l’autre en subit les conséquences. Défendre les milieux de vie, c’est agir pour les droits de nos enfants.

Lundi 31 Mars 2025
Collectif A Rimigna


Dans la même rubrique :
< >

Vendredi 31 Janvier 2025 - 22:43 Se souvenir de Leonor Fini à Nonza pour créer